Quand Hélène Giannecchini publie Un désir démesuré d’amitié aux éditions du Seuil en août 2024, elle ouvre un territoire littéraire encore peu exploré en France : celui de l’amitié comme lien fondateur au sein des communautés queer. Née en 1987 aux Lilas, docteure en littérature française, enseignante en théorie de l’art contemporain et commissaire d’exposition, l’autrice mène depuis une décennie un travail singulier à la croisée du texte et de l’image. Avec ce troisième récit publié dans la collection « La Librairie du XXIe siècle », elle propose une réflexion à la fois personnelle, historique et politique sur ce que signifie « tenir ensemble » en dehors des cadres familiaux traditionnels.
Qui est Hélène Giannecchini ? Parcours d’une autrice entre littérature et art
Hélène Giannecchini s’est d’abord fait connaître par son travail autour de la photographe et écrivaine Alix Cléo Roubaud. En 2014, elle publie Une image peut-être vraie. Alix Cléo Roubaud (Seuil), un ouvrage à mi-chemin entre le récit personnel, l’enquête biographique et l’essai. La même année, elle co-dirige la première rétrospective d’envergure consacrée à Roubaud à la Bibliothèque nationale de France.
Son parcours académique la conduit à enseigner la théorie de l’art contemporain à l’École européenne supérieure de l’image (EESI) de Poitiers-Angoulême entre 2017 et 2023. Parallèlement, elle donne des conférences au Centre Pompidou, à l’Université Complutense de Madrid, à l’Université de Bâle, à la Fondation Henri Cartier-Bresson et à la Maison européenne de la photographie.
Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019, puis résidente de la Villa Albertine à San Francisco en 2021-2022, Hélène Giannecchini oriente progressivement ses recherches vers les archives LGBTQIA+ de la seconde moitié du XXe siècle. C’est précisément ce séjour californien, passé à fouiller des fonds photographiques queer inédits, qui nourrit la matière de son dernier livre.
En 2020, elle publie son deuxième récit, Voir de ses propres yeux (Seuil), confirmant son intérêt pour les relations entre regard, mémoire et identité. Son œuvre, bien que concise — trois livres en dix ans —, trace une ligne cohérente entre photolittérature, histoire des marges et écriture de soi.
Un désir démesuré d’amitié : de quoi parle le livre ?
Paru le 30 août 2024 aux éditions du Seuil (288 pages, 21 euros), Un désir démesuré d’amitié est un récit hybride qui emprunte à l’essai, au témoignage et à la narration autobiographique. Hélène Giannecchini y retrace l’histoire de l’amitié queer, depuis les années sida jusqu’à aujourd’hui, en s’appuyant sur des photographies inédites issues d’archives queer, des lettres, des textes théoriques et des objets culturels.
Le point de départ est personnel. L’autrice, femme lesbienne, constate que l’amitié occupe une place organisatrice dans son existence et celle de ses proches. Plutôt que le « je » autobiographique classique, elle adopte souvent le « nous », soulignant la dimension collective de l’expérience qu’elle décrit. Quatre femmes traversent le récit — unies non par le sang, mais par des valeurs partagées et un mode de vie commun.
Le livre s’articule autour de plusieurs fils narratifs : la visite du Homomonument d’Amsterdam, la découverte d’archives photographiques aux États-Unis, la réflexion sur la filiation alternative et la construction de généalogies non biologiques. Hélène Giannecchini y écrit que « les histoires de famille sont des fictions bien nommées auxquelles on choisit de croire », posant ainsi la question de ce que pourrait être une généalogie fondée sur le lien choisi plutôt que sur le lien du sang.
L’amitié comme projet politique : la thèse de Giannecchini
L’une des idées fortes du livre tient dans cette affirmation : l’amitié n’est pas un simple sentiment, c’est un acte politique. Hélène Giannecchini s’appuie notamment sur un texte méconnu de Saint-Just, datant de 1794, dans lequel le révolutionnaire proposait de donner à l’amitié un cadre institutionnel. Cette référence historique, inattendue dans un récit contemporain, permet à l’autrice de montrer que l’idée d’une société organisée autour de l’amitié n’est pas une utopie récente.
Dans une interview accordée à la RTBF, Hélène Giannecchini développe cette idée : « L’amitié est une manière de lutter contre l’atomisation de la société. » Elle interroge ce que serait un projet politique centré sur l’amitié plutôt que sur la famille, et observe que les gouvernements de droite tendent à sacraliser la famille biologique tout en invisibilisant les liens choisis.
L’autrice rappelle un exemple parlant : pendant la pandémie de Covid-19, les restrictions sanitaires autorisaient les visites familiales mais interdisaient de voir ses amis. Cette hiérarchie des liens, inscrite dans les politiques publiques, révèle selon elle une idéologie profonde qui place la parenté biologique au-dessus de toute autre forme d’attachement.
Pour les communautés queer, cette question prend une dimension vitale. Durant la crise du sida dans les années 1980-1990, de nombreuses personnes LGBTQ+ ont été rejetées par leur famille biologique. Les amis sont alors devenus des soignants, des accompagnants, des gardiens de mémoire. L’amitié n’était plus un luxe mais une condition de survie.
Donna Gottschalk : la photographe au cœur du récit
Une figure occupe une place particulière dans le livre : Donna Gottschalk, photographe américaine née en 1949, lesbienne engagée dès les premières heures du mouvement de libération. Active au sein des Radicalesbians et du Furies Collective dans les années 1970, Gottschalk a passé des décennies à photographier son entourage — amies, amantes, compagnes de lutte — dans des moments ordinaires : jouer aux cartes, lire sur un lit, partager un repas.
Hélène Giannecchini rencontre Donna Gottschalk en janvier 2023. Malgré les quarante ans qui les séparent, une connexion immédiate s’établit. En explorant les archives de la photographe pour son livre sur l’amitié, l’autrice découvre un fonds visuel qui donne corps à ce qu’elle cherche à formuler : une documentation du quotidien queer qui n’a pas d’équivalent dans les albums de famille traditionnels.
En 2023, la galerie parisienne Marcelle Alix accueille la première exposition solo européenne de Donna Gottschalk, co-commissariée par Hélène Giannecchini. En juin 2025, une exposition d’envergure intitulée Nous autres, fruit de la collaboration entre Gottschalk et Giannecchini, est présentée au BAL à Paris, avec la participation de l’historienne de la photographie Carla Williams.
Giannecchini recourt parfois à l’invention narrative pour reconstituer le contexte de photographies non légendées, citant Monique Wittig : « Souviens-toi. Fais un effort de mémoire. Ou, à défaut, invente. » Cette méthode, entre archive et fiction, traverse l’ensemble du livre.
Les Lesbian Herstory Archives et la mémoire queer
Le travail de Hélène Giannecchini s’inscrit dans un mouvement plus large de réhabilitation des archives queer. Le livre fait référence aux Lesbian Herstory Archives, fondées à New York en 1974, l’un des plus anciens et des plus importants centres d’archives lesbiennes au monde. C’est là, et dans d’autres fonds documentaires américains, que l’autrice a puisé une partie des photographies inédites qui traversent son récit.
Cette démarche archivistique n’est pas qu’un geste de recherche académique. Pour Giannecchini, retrouver ces images, c’est reconstituer des généalogies invisibles, sauver de l’oubli des vies que la mémoire dominante a ignorées. Le livre pose ainsi une question fondamentale : comment transmettre une histoire quand les institutions ne l’ont pas jugée digne d’être conservée ?
L’approche de l’autrice fait écho aux travaux de l’anthropologue américaine Kath Weston, qui a étudié au début des années 1980 les communautés queer de la côte Ouest des États-Unis. Weston a observé l’émergence de l’expression « famille choisie » (families we choose), née dans le contexte de la crise du sida, lorsque des malades abandonnés par leurs proches biologiques ont trouvé dans leurs amis un réseau de soin et de solidarité. Hélène Giannecchini reprend et prolonge cette réflexion, en la situant dans le contexte français et contemporain.
Un livre sur l’espace, le corps et les lieux de vie
Au-delà de la dimension affective et politique, Un désir démesuré d’amitié développe une réflexion sur l’espace. Hélène Giannecchini observe que l’organisation des logements reflète des présupposés idéologiques : les appartements sont pensés pour des couples, avec une chambre parentale plus grande, des espaces conçus pour le repli sur soi. Que donnerait une architecture pensée pour l’amitié ? Des espaces partagés, perméables, ouverts sur l’extérieur plutôt que refermés sur le noyau conjugal.
Cette réflexion rejoint celle de nombreux penseurs queer qui interrogent les normes spatiales comme vecteurs de normalisation sociale. Pour l’autrice, repenser l’habitat, c’est aussi repenser les liens : accepter que la cohabitation puisse se fonder sur l’amitié autant que sur la romance ou la parenté.
Les photographies de Donna Gottschalk illustrent précisément ce point : elles montrent des espaces de vie partagés où les frontières entre amitié, amour et camaraderie se brouillent — des intérieurs où l’on vit ensemble sans que le lien biologique ou conjugal ne soit la condition préalable.
Pourquoi lire Hélène Giannecchini aujourd’hui ?
La question des liens non familiaux traverse de plus en plus le débat public. En France, les discussions autour du statut des beaux-parents, des aidants amicaux ou de la reconnaissance juridique des solidarités non conjugales montrent que le modèle familial traditionnel ne suffit plus à décrire la diversité des formes de vie commune.
Hélène Giannecchini apporte à ce débat une voix littéraire et documentée, nourrie par une connaissance profonde des archives, de l’histoire de l’art et des luttes queer. Son livre ne se contente pas de raconter des histoires d’amitié : il propose un cadre de pensée pour comprendre pourquoi ces liens méritent d’être reconnus, protégés et transmis.
Le succès critique de l’ouvrage — salué par AOC, Le Temps, la RTBF et de nombreuses librairies indépendantes — témoigne d’un intérêt qui dépasse largement le lectorat queer. Les lecteurs soulignent qu’on en ressort « avec un regard neuf sur la famille » et que le livre « donne envie d’être discuté et partagé avec ses amis ».
Pour celles et ceux qui s’intéressent aux nouvelles formes de solidarité, à l’histoire des communautés LGBTQ+ ou simplement à la place de l’amitié dans nos vies, Un désir démesuré d’amitié d’Hélène Giannecchini représente une lecture qui ouvre des perspectives rarement abordées avec autant de rigueur et de sensibilité.
Les trois livres d’Hélène Giannecchini : repères bibliographiques
| Titre | Année | Éditeur | Thème principal |
|---|---|---|---|
| Une image peut-être vraie. Alix Cléo Roubaud | 2014 | Seuil | Photolittérature, biographie |
| Voir de ses propres yeux | 2020 | Seuil | Regard, mémoire, identité |
| Un désir démesuré d’amitié | 2024 | Seuil | Amitié queer, familles choisies |
Sources
- Seuil — fiche éditeur : Un désir démesuré d’amitié
- AOC media — critique par Éric Loret : Comment vivre ensemble
- RTBF — interview d’Hélène Giannecchini : L’amitié est une manière de lutter contre l’atomisation de la société
- Wikipédia — biographie : Hélène Giannecchini
- Le Temps — chronique littéraire : Plaidoyer pour des liens choisis
Bonjour, je m’appelle Sophie et j’ai 31 ans. Je suis rédactrice passionnée d’art. À travers mes mots, j’explore et partage la beauté et la richesse du monde artistique.





