François Ozon a relevé un pari que beaucoup pensaient impossible : porter à l’écran « L’Étranger » d’Albert Camus. Sorti le 29 octobre 2025, ce long-métrage franco-belge de 122 minutes revisite le roman de 1942 avec une approche résolument contemporaine, tournée en noir et blanc et au format 1.66:1. Présenté en compétition officielle à la Mostra de Venise 2025, le film a reçu un accueil très favorable de la presse et a déjà été récompensé par plusieurs prix, dont le César 2026 du meilleur second rôle masculin pour Pierre Lottin et trois Lumières 2026 (meilleur film, meilleur acteur, meilleure photographie).
Pourquoi François Ozon a-t-il choisi d’adapter « L’Étranger » d’Albert Camus ?
François Ozon porte en lui ce projet depuis longtemps. Avec plus de trente films à son actif, huit sélections à Cannes, quatre à Venise et six à Berlin, le réalisateur français n’avait jamais encore touché à un monument de la littérature française. « L’Étranger », publié en 1942 et devenu l’un des romans les plus lus au monde, représentait pour lui un territoire à la fois familier et risqué.
Le texte de Camus, Prix Nobel de littérature 1957, repose sur un style dépouillé où chaque phrase pèse. Raconter à l’écran l’indifférence de Meursault, son détachement face à la mort de sa mère puis face au meurtre qu’il commet sur une plage d’Alger, demande une mise en scène capable de traduire l’invisible. Ozon, habitué à creuser la psychologie de ses personnages (on pense à Sous le sable, Frantz ou Été 85), s’est senti prêt à affronter cette matière.
Sa motivation tient aussi à une volonté de lecture décoloniale. Là où le roman de 1942 ne nommait pas la victime arabe, Ozon a souhaité replacer le contexte colonial au centre du récit, sans trahir l’esprit de l’œuvre mais en éclairant ce que l’époque avait laissé dans l’ombre.
Le casting : Benjamin Voisin en Meursault, entouré d’une distribution solide
Benjamin Voisin incarne Meursault. L’acteur, déjà dirigé par Ozon dans Été 85 (2020), retrouve ici un rôle taillé pour sa capacité à jouer l’opacité. Les critiques ont salué sa prestation, le décrivant comme un « bloc de marbre » à la fois impénétrable et magnétique. Il a d’ailleurs reçu le Lumière 2026 du meilleur acteur pour ce rôle.
Le reste de la distribution ne démérite pas :
- Rebecca Marder joue Marie Cardona, la petite amie de Meursault, avec une émotion vibrante qui contraste avec la froideur du protagoniste.
- Pierre Lottin interprète Raymond Sintès, le voisin violent. Sa performance lui a valu le César 2026 du meilleur acteur dans un second rôle.
- Denis Lavant campe Salamano, le vieux voisin au chien, apportant une touche de tendresse rugueuse.
- Swann Arlaud prend le rôle de l’aumônier, dans la scène finale bouleversante où Meursault refuse toute rédemption.
- Christophe Malavoy (le juge), Nicolas Vaude (le procureur) et Jean-Charles Clichet (l’avocat) complètent le tableau judiciaire.
Ce mélange entre jeunes talents et acteurs confirmés donne au film une densité humaine qui sert le propos : chaque personnage existe dans sa singularité face au vide intérieur de Meursault.
Un film en noir et blanc : les choix artistiques forts de François Ozon
Le parti pris le plus marquant du film reste le noir et blanc. Ce choix, loin d’être un simple effet de style, donne au récit une dimension quasi métaphysique. Le directeur de la photographie Manuel Dacosse signe des images à la fois éblouissantes et austères, où la lumière méditerranéenne du Maroc — lieu de tournage choisi pour évoquer l’Alger des années 1930 — se charge d’une intensité presque abstraite.
Ozon a également opté pour un format 1.66:1, légèrement plus étroit que le standard actuel, qui renforce le sentiment de confinement. La mise en scène emprunte autant à Antonioni qu’à Melville, avec des séquences silencieuses volontairement étirées — Meursault qui s’habille, qui marche, qui observe — qui révèlent sa psychologie sans passer par les mots.
Autre choix remarqué : le film s’ouvre non pas sur la phrase célèbre « Aujourd’hui, maman est morte » mais sur « J’ai tué un Arabe », plaçant d’emblée le crime au centre. La structure narrative est bipartite : on découvre d’abord Meursault en prison avant de remonter le fil des événements. Ce bouleversement chronologique maintient une tension permanente, puisque le spectateur connaît l’issue avant d’en comprendre les causes.
La bande originale, composée par Fatima Al Qadiri, apporte une atmosphère à la fois envoûtante et déstabilisante. Le film se referme sur « Killing an Arab » de The Cure, un titre directement inspiré du roman de Camus, qui résonne comme un écho pop à l’œuvre littéraire.
Tournage au Maroc : recréer l’Alger coloniale des années 1930
Le tournage s’est déroulé en avril 2025 à Tanger, au Maroc. Ce choix de localisation permet de recréer les ruelles, les plages et la lumière de l’Algérie française des années 1930-1940 sans les contraintes logistiques d’un tournage à Alger même.
Les décors, signés Katia Wyszkop, reconstituent avec soin l’atmosphère de l’époque : les cafés populaires, les immeubles coloniaux, la plage où se noue le drame. Les costumes de Pascaline Chavanne participent à cette immersion, tout en évitant le piège du film en costumes trop apprêté.
Ozon a aussi renforcé la présence des personnages algériens. La compagne de Raymond, renommée Djemila (interprétée par Hajar Bouzaouit), gagne en profondeur et en parole par rapport au roman. Le frère de Djemila, Moussa (joué par Abderrahmane Dehkani), acquiert lui aussi une existence visuelle et narrative qui éclaire les rapports de domination à l’œuvre dans l’Algérie coloniale.
L’Étranger à la Mostra de Venise 2025 : accueil critique et récompenses
Le film a fait sa première mondiale le 2 septembre 2025 à la Mostra de Venise, en compétition officielle pour le Lion d’or. Il faisait partie des trois films français retenus cette année-là dans la sélection vénitienne.
L’accueil critique a été largement positif. Télérama a parlé d’un « pari parfaitement tenu » mêlant « fidélité au texte et audace narrative ». Le Figaro a souligné la prestation « impressionnante » de Benjamin Voisin. Le Soir a évoqué une « audace justifiée » dans la restitution de l’atmosphère suffocante du récit.
Plusieurs critiques ont considéré le film comme le plus abouti de la carrière d’Ozon, un cinéaste pourtant prolifique (19 nominations aux César sans victoire avant ce film). L’enthousiasme général, aussi bien en France qu’à l’international, a confirmé que l’adaptation tenait ses promesses.
| Récompense | Catégorie | Résultat |
|---|---|---|
| Mostra de Venise 2025 | Compétition officielle (Lion d’or) | Sélectionné |
| César 2026 | Meilleur acteur dans un second rôle (Pierre Lottin) | Lauréat |
| César 2026 | Meilleur acteur, photographie, musique originale | Nommé |
| Lumières 2026 | Meilleur film, meilleur acteur (Voisin), meilleure photo | Lauréat |
| European Film Soundtrack Awards 2026 | Meilleure musique originale (Fatima Al Qadiri) | Lauréat |
En quoi cette version diffère-t-elle de l’adaptation de Visconti (1967) ?
En 1967, Luchino Visconti avait déjà adapté « L’Étranger » avec Marcello Mastroianni dans le rôle de Meursault et Anna Karina dans celui de Marie. Cette première version, tournée en couleur, avait été jugée « trop fidèle au livre » par une partie de la critique, au point de manquer de souffle cinématographique propre.
Ozon prend le contre-pied de cette approche. Son film ne cherche pas à illustrer le roman page par page mais à en proposer une relecture personnelle. Le noir et blanc installe une distance que Visconti n’avait pas explorée. La structure non linéaire, l’ouverture sur le crime plutôt que sur le deuil, la présence accrue des personnages arabes : autant de choix qui distinguent cette version.
Là où Visconti restait dans une esthétique néoréaliste classique, Ozon mêle expressionnisme et sensualité. Il amplifie aussi la dimension féminine du récit, donnant davantage de corps et de voix à Marie et à Djemila, quand le roman les cantonnait à des silhouettes.
Que raconte « L’Étranger » de Camus, et pourquoi ce roman reste-t-il aussi marquant ?
Pour ceux qui n’auraient pas lu le roman, rappelons son argument. Meursault, un jeune employé de bureau à Alger, apprend la mort de sa mère. Il assiste à l’enterrement sans montrer d’émotion particulière. Les jours suivants, il commence une relation avec Marie, fréquente son voisin Raymond et finit par tuer un homme — un Arabe — sur une plage, sous un soleil écrasant. La deuxième partie du roman raconte son procès et sa condamnation, moins pour le meurtre lui-même que pour son incapacité à jouer le jeu des conventions sociales.
L’incipit — « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » — reste l’une des ouvertures les plus célèbres de la littérature mondiale. Le roman interroge l’absurde, la solitude existentielle et le regard que la société porte sur ceux qui refusent de se conformer. Albert Camus, qui obtiendra le Prix Nobel de littérature en 1957, y a condensé une philosophie qui continue de parler à chaque nouvelle génération de lecteurs.
Disponibilité : où voir le film de François Ozon ?
Après sa sortie en salles le 29 octobre 2025 en France et en Belgique, et le 7 novembre 2025 au Québec, le film est désormais disponible en VOD : à l’achat depuis le 1er mars 2026 et en location depuis le 11 mars 2026. Le distributeur est Gaumont en France, Athena Films en Belgique et Filmcoopi en Suisse romande.
Pour les amateurs de Camus, cette adaptation offre une porte d’entrée visuelle vers une œuvre souvent étudiée en classe mais rarement vue au cinéma avec autant d’ambition. Et pour les cinéphiles, c’est l’occasion de découvrir un Ozon au sommet de sa maîtrise formelle, récompensé par la critique et par ses pairs.
Fiche technique complète du film
| Élément | Détail |
|---|---|
| Réalisation et scénario | François Ozon, avec Philippe Piazzo |
| D’après | « L’Étranger » d’Albert Camus (1942) |
| Acteurs principaux | Benjamin Voisin, Rebecca Marder, Pierre Lottin, Denis Lavant, Swann Arlaud |
| Photographie | Manuel Dacosse |
| Musique | Fatima Al Qadiri |
| Production | FOZ, France 2 Cinéma, Gaumont, Scope Pictures |
| Durée | 122 minutes |
| Format | Noir et blanc, 1.66:1, son 5.1 |
| Sortie France | 29 octobre 2025 |
| VOD | Achat : 1er mars 2026 — Location : 11 mars 2026 |
Sources
- Wikipédia. « L’Étranger (film, 2025) ». Dernière mise à jour : 2026. Consulter
- Franceinfo. « L’Étranger : François Ozon signe une adaptation fidèle et éclairante du roman d’Albert Camus ». 2025-10-29. Consulter
- RTS. « Avec L’étranger, François Ozon s’approprie Albert Camus dans un noir et blanc tranchant ». 2025. Consulter
- Ecrannoir. « Venise 2025 : Avec L’étranger, François Ozon signe son plus beau film ». 2025-09-03. Consulter
- Gallimard. « L’Étranger réalisé par François Ozon : le grand roman d’Albert Camus porté à l’écran ». 2025. Consulter
Bonjour, je m’appelle Christophe, j’ai 45 ans et je suis rédacteur passionné de cosplay. J’adore les costumes et partager cette passion à travers mes écrits.







